Tendance : la dictature du militaire

06.02.2015

  AA2X0037C’est ce qu’on appelle un marronnier. Chaque année, quelle que soit la saison, la tendance militaire revient hanter les catwalks, imposant ses codes plus ou moins subtilement dans les collections et dans la rue qui l’adopte sans rechigner. Car si, à y regarder de plus près, il est incroyablement courant de repérer des influences militaires sur les podiums, c’est que l’uniforme martial a exercé sur la mode une influence vaste et durable. Par Eugénie Adda

L’attraction de l’uniforme

On voit, dès le XIXe siècle, les hommes se mettre à porter l’habit militaire à la ville, affichant ses couleurs vives et ses médailles de guerre en signe de patriotisme et d’autorité, mais il faut attendre le Viêt-Nam et ses images massivement diffusées pour que les pièces les plus populaires de l’armée, devenues purement utilitaires depuis 14-18, descendent véritablement dans la rue. Arborés par les anciens soldats mais aussi les opposants qui les détournent lors de manifestations pacifistes, les parkas, vestes Harrington, treillis camouflage et rangers passent par les vestiaires alternatifs de chaque décennie, comme les punks, les mods ou les grunge, qui les adaptent à leurs propres codes. Rendue accessible grâce aux marques de workwear ou de streetwear de l’époque, la tendance army doit donc beaucoup à la rue. Mais plus que la parka kaki, le képi ou la combi safari, d’autres pièces plus travaillées, devenues indispensables dans les vestiaires masculin puis féminin doivent aussi leur existence à la nécessité de la guerre. C’est le cas du bombers en peau retournée, utilisé d’abord par les pilotes américains pendant la guerre du Viêt-Nam, ou du trench, dessiné en 1914 par Thomas Burberry pour permettre à l’armée de combattre à la fois la pluie et l’ennemi lors d’opérations à la frontière belge. Popularisé par Burberry lui-même puis par Yves Saint-Laurent dans les années 60-70, l’iconique manteau s’est affranchi de son histoire militaire en conservant les détails utilitaires de l’époque, comme l’anneau en métal sur la ceinture qui servait à accrocher ses munitions. Avec leurs matières techniques et leurs coupes calibrées, ces pièces plus coûteuses à la fabrication se prêtent volontiers à des interprétations plus luxe et sont entrées naturellement dans la garde-robe bourgeoise. Pour Alexandra Jubé du bureau de style Nelly Rodi : « C’est un vestiaire à part entière, dont l’histoire est entièrement liée à celle du costume en général. On trouve donc d’infinies résonances entre les deux. » Montage-Eugenie

Jalouse Janvier 2015 et Octobre 2014

 

BALMAIN

L’invasion

Avec son côté patriotique ou, au contraire, anarchiste façon vétéran du Viêt-Nam mis au banc de la société, l’habit martial traînait derrière lui près d’un siècle de connotation, la réappropriation de la veste Harrington et des rangers par les skinheads, y compris les branches d’extrême droite, n’ayant pas franchement aidé. Mais comme avec tout phénomène venu de la rue, des podiums sont parvenus à faire entrer la tendance militaire dans le vestiaire casual, la débarrassant pour de bon de sa dimension symbolique. Si dans les 70s, la veste officier, la saharienne et le pantalon cargo intègrent le vocabulaire de la mode féminine, c’est surtout du côté du menswear qu’il faut regarder, tant celui-ci est empreint de références militaires. Entre la fin des années 90 et le début des années 2000, des créateurs comme Hedi Slimane chez Dior Homme réhabilitent la parka, empruntent au peacoat la rigueur de sa boutonnière croisée, réutilisent le camouflage, popularisent la patte d’épaule ou affinent les rangers dans des versions plus urbaines. Les codes du vêtement martial sont réinterprétés, la symbolique s’efface au profit de clins d’oeil discrets, si courants aujourd’hui qu’ils sont devenus presque invisibles. Chez la femme, il faut attendre la seconde moitié des années 2000 pour que la tendance army investisse les catwalks pour de bon. Débarrassé de sa mauvaise réputation, l’habit militaire se prête à tant d’interprétations qu’il n’a jamais vraiment quitté nos dressings. « Les codes du vestiaire martial sont multi-déclinables et empreints de références très diverses, ce qui le rend adaptable à toutes les époques et à beaucoup de styles différents, analyse Alexandra Jubé. C’est devenu un vrai basique, au même titre que les vestiaires rock ou marin. » Chaque collection réserve son lot de combi-safari loose, parkas masculines, vareuses à poches très Kate Moss, trenchs ceinturés, bombers en shearling, néo-rangers ou cabans kaki. Bref, la liste est longue et les pièces d’influences militaires, dorénavant intemporelles.

 J Crew Printemps-Eté 2015, Rodarte P-E 2015, Valentino Pre-Fall 2015, Christophe Lemaire P-E 2015

 

Kenzo_

Et en 2015 ?

Si depuis une dizaine d’année, les pièces inspirées de l’armée inondent plus ou moins sporadiquement les catwalks, la tendance s’affirme plus que jamais en 2015. Cet hiver déjà, Isabel Marant faisait défiler Kasia Struss en treillis taille haute boyish et top camo à sequins alors qu’Olivier Rousteing chez Balmain croppait sa parka au nombril pour la mixer avec une robe péplum kaki à la rigueur militaire. Plus rien à voir avec le simple clin d’œil donc, l’interprétation est ici littérale. Littérale, elle le sera aussi au printemps 2015 chez Marc Jacobs, qui livre une collection presque entièrement inspirée des uniformes du Viêt-Nam et place son défilé quelque part entre parade militaire et manif pacifiste de la fin des 60s. Parkas slouchy portées en robe et ceinturées, treillis à poches oversized, chemises d’officier satinées et combinaisons de combat piquées de boutons lustrés, le créateur se livre à un exercice de style autour du vocabulaire martial et transforme les indispensables du surplus en pièces couture hautement désirables. Plus portables à la ville et retour des seventies oblige, on verra repointer la saharienne en daim chez Chanel, la chemise safari à poche embourgeoisée chez Victoria Beckham par une jupe taille haute, ou encore la veste officier chez Gucci, portée sur un look gipsy luxe. Et pour prendre une longueur d’avance en cette fin d’hiver, on s’inspire de Rodarte et de la collection pre-fall Valentino, en dotant sa parka de détails féminins, comme des sequins, des empiècements clairs ou des dessins naïfs. Bref, à moins d’oser le total-look ou de mélanger à outrance les nuances de kaki, on ne risquera jamais la faute de goût en se procurant cette saison une pièce du vestiaire militaire. On aura même toutes les chances de la ressortir l’hiver prochain, et sans doute celui d’après.  

 Acné Printemps-Eté 2015, Chanel P-E 2015, Marc Jacobs P-E 2015