L'Officiel Art

Mémorial de la Shoah : comprendre pour ne jamais oublier

Depuis son ouverture en 2005, le Mémorial de la Shoah situé à Paris multiplie les initiatives et les projets pour porter à l’attention des publics les faits tragiques de cet épisode de l’histoire, mais aussi éclairer les génocides perpétrés au XXe siècle. Une programmation d’artistes contemporains élargit le spectre d’approche de ce sujet. Sophie Nagiscarde, responsable des activités culturelles de l’institution, s’est entretenue avec L’Officiel Art à l’occasion de l’exposition “Regards d’artistes”, à découvrir jusqu’au 10 février.
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L’OFFICIEL ART : Comment avez-vous opéré le choix des cinq artistes contemporains exposés autour de la thématique de la Shoah ?

SOPHIE NAGISCARDE : Au départ, nous souhaitions solliciter des artistes avec lesquels nous avions déjà travaillé. A l’instar de Natacha Nisic qui, dans le prolongement d’une visite à Auschwitz-Birkenau, avait présenté une série d’œuvres, (Effroi), au musée Zadkine. La seconde pièce est une œuvre d’Esther Shalev-Gerz
 que nous avons produite en 2005 à l’occasion du 60e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau et qui, après une exposition à la mairie de Paris, a voyagé dans de nombreux musées, notamment au Jeu de Paume, dans le cadre d’une exposition personnelle. Nous présentons également une pièce historique de Sylvie Blocher (film 16 mm, 9 mn, 1987), elle consiste en la lecture par l’actrice allemande Angela Winkler de prénoms de victimes sur un plan séquence autour du stade de Nuremberg. En outre, nous travaillons depuis longtemps avec Christian Delage, réalisateur : il a conçu une pièce qui, à mes yeux, s’adaptait parfaitement à la teneur de notre exposition. Elle est fondée sur le principe d’étude des témoignages de survivants : aujourd’hui, l’une des questions portant sur la disparition des témoins, d’où l'importance de ces documents sonores. Ainsi, cette pièce revient sur l’évolution des témoignages livrés par Simon Srebnick entre 1945 et 1990, et les commentaires qu'il formule sur ces prises de parole antérieures. En dernier lieu, nous présentons une pièce d’Arnaud Cohen qui est une réaction de l’artiste face à la découverte du passé collaborationniste de l’atelier dont il a fait l’acquisition, et qui s’est révélé être un lieu de fabrication de pièces mécaniques pour les V1 et V2, armes de représailles utilisées par les Allemands en 1944 et 1945.

 

Sachant que de nombreux travaux de tous ordres ont été consacrés à la question cruciale de la Shoah (historiques, cinématographiques…), comment, aujourd’hui, l’action du Mémorial se distingue-t-elle ?

En tant qu’institution, notre ambition est d’enseigner l’histoire de la Shoah au sens large, nous travaillons avec des scolaires, avec la société civile (policiers, magistrats…), nous réalisons énormément de formations avec les professeurs, en France et à l’étranger, et nous menons des activités culturelles. Durant plusieurs années nous avons axé notre action sur l’histoire pure, et peu à peu, nous avons élargi notre spectre en intégrant le regard des artistes. Soit qui ont œuvré à l’époque ou dans l’immédiat après-guerre ; soit des artistes contemporains qui travaillent avec tout ce matériau (Histoire, sociologie, recueil de témoignages… ) : il est de notre mission d’en donner une lecture. L’artiste contemporain s’adresse d’une manière peut-être plus émotionnelle, paramètre que nous n’accentuons jamais dans nos projets d’exposition sur la Shoah et les autres génocides sur lesquels on travaille. Les artistes contemporains opèrent ainsi une médiation entre cette recherche historique qu’ils connaissent parfaitement bien et leur sensibilité et pratique plastique. Cette restitution au public incite à se poser des questions sur l’événement et la manière dont il est vécu aujourd’hui ; mais également à percevoir différemment cette recherche qui parfois peut paraître complexe. Les questions soulevées sont de divers ordres, portant notamment sur le devenir d’un lieu de mémoire (illustré par la pièce de Sylvie Blocher) : ici le stade de Nuremberg. L’usage par Sylvie Blocher des seuls prénoms des victimes sans mention du patronyme a pour finalité que tout un chacun puisse s’approprier le récit et l’Histoire.

 

A partir de quelle définition du génocide travaillez-vous ?

Notre travail est fondé sur la définition très stricte du génocide telle que portée par la loi, et notamment la Convention de 1948, ce dispositif étant la résultante de travaux menés après la Seconde Guerre mondiale, notamment post-procès de Nuremberg. Le génocide est un crime envers un groupe humain ciblé dans son ensemble (adultes, enfants). C’est à partir de cette définition rigoureuse que l’on peut engager une comparaison entre différents événements génocidaires. C’est donc, pour le moment, sur cette ligne-là que nous travaillons, mais c’est une notion en évolution et que l’on discute en permanence au sein de notre institution, via notre comité consultatif d’historiens et spécialistes internationaux.

 

Depuis son ouverture en 2005, quels sont les typicités et l’évolution des publics du Mémorial de la Shoah à Paris ?

Le site de Paris reçoit environ 250.000 visiteurs, en 2012 nous avons inauguré un lieu à Drancy. On observe un renouvellement des publics en fonction des projets que nous proposons, aussi bien à travers les expositions que les activités culturelles (cycles de films, rencontres, conférences historiques à l’auditorium…). Nous recevons un important public scolaire, et beaucoup de personnes, notamment des policiers, qui suivent une formation sur le rôle de la police durant la Seconde Guerre mondiale. Nous organisons également des universités d’été en France mais également en Pologne, en Israël… Nous allons à la rencontre d’autres institutions qui travaillent sur le sujet. Nous sommes un lieu porté par une volonté d’accueil de tous les publics, un lieu accessible librement, sans frais d’entrée, de façon à ce que l’enseignement de la Shoah et des génocides du XXe siècle puisse être perçu par le plus grand nombre.

 

“Regards d’artistes. Œuvres contemporaines sur la Shoah”, Christian Delage, Natacha Nisic, Sylvie Blocher et Gérard Haller, Arnaud Cohen, Esther Shalev-Gerz
, (commissariat : Sophie Nagiscarde), exposition jusqu’au 10 février, Mémorial de la Shoah, 17, rue Geoffroy-L’Asnier
, Paris 4.

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